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Hervé de Carmoy




Grande mue dans la Grande Muette

24 avril 2008 - Le Figaro

La fonction d’éclairage, appui, décision, poursuite, fut longtemps exercée par la cavalerie. Puis l’arme blindée cavalerie prit le relais, avant que les hélicoptères de combat ne s’en chargent. Chaque fois l’allonge, la mobilité, la puissance de feu y gagnèrent. Les coûts unitaires crûrent parallèlement. Et les systèmes changèrent en conséquence : la base agricole de la cavalerie le céda aux aciéries, qui s’effacèrent derrière l’électronique et les matériaux légers en tant que fournisseur des moyens requis pour cette fonction. Le nombre d’hommes mobilisés par les âges successifs de cette fonction déclina rapidement, tandis que leur formation, leur diversité suivait la pente inverse.

Cet exemple simplifié illustre deux principes fondamentaux : que, sous des formes différentes à travers les âges, la fonction reste identique à elle-même ; et que, pour en préserver l’optimisation, il faut avoir le courage de sacrifier ce qui hier en était l’expression parfaite pour rendre possible ce qui demain en sera la forme nécessaire. On ne peut pas se payer, et les hélicoptères, et les cuirassiers de Murat.

C’est ce qui semble commander les révisions apparemment déchirantes que s’apprête à annoncer le gouvernement en matière de défense.

La France est un grand pays pour le reste du monde : membre permanent du Conseil de Sécurité, puissance nucléaire indépendante, acteur stratégique mondial, elle fait partie intégrante du système d’équilibre de forces qui assure la stabilité et la paix du monde. Ce système est comme une clé de voûte. On ne peut en retirer une pierre sans risque de catastrophe. Appartenir à cet ensemble complexe d’ordre planétaire oblige la France à y tenir son rôle effectivement, sous peine d’altérer significativement le système-monde des jeux de puissance – et sans doute pas à son profit ni à celui de l’Europe.

Elle ne peut pour autant consacrer trop de ses capacités à cette fonction globale d’ « acteur de premier plan en matière de défense dans l’intérêt de la paix mondiale » : sa situation économique ne le lui permet pas, les besoins de son développement ont d’autres exigences. Il lui faut donc concilier un devoir lié à son rang avec des contraintes liées à son état réel, sans perdre de vue que les sacrifices qu’elle consent pour tenir son rang lui assurent un crédit très supérieur à ce que devrait lui permettre, en Europe et dans le monde, son état réel. C’est donc pour elle un investissement de premier ordre.

Aujourd’hui les devoirs internationaux relevant du rang sont satisfaits par la crédibilité à tous égards de la dissuasion d’une part, et la capacité de projection et d’intervention de l’autre. Ces deux données calibrent la posture de défense. Elle le permet d’autant mieux que l’intégration européenne d’une part, l’alliance atlantique d’autre part, permettent une mutualisation des capacités de ce type, pour une efficacité très supérieure à un coût très diminué.

Ces évolutions découlent ensemble d’un effet de système familier à toutes les grandes entreprises et dont nos alliés montrent l’exemple en matière de défense : se réformer en profondeur, et oser quitter des domaines où l’on avait réussi, mais que la concurrence ou l’épuisement des opportunités rendent tendanciellement improductifs, pour transférer son potentiel vers des secteurs neufs présentant une meilleure probabilité d’y exercer la supériorité. Il s’agit d’une urgence stratégique, géopolitique, économique aussi.

C’est donc un devoir national de réaliser cette adaptation en dégageant des marges à l’intérieur de nos enveloppes. Alors que faire ? Economiser doit être le maître mot s’agissant de tout ce qui n’est pas vital – administration, implantations, effectifs, matériels -, afin qu’investir et primer soient les mots-clé pour tout ce qui est primordial.

Dans d’autres domaines, on peut panacher, ruser, différer : pas en matière de défense, où tout s’étalonne par rapport à l’excellence dans le registre où se localise l’enjeu. Sur le plan concret , il faut restructurer, réorganiser et rationaliser, en évitant tout impact négatif sur notre capacité opérationnelle. En fait, il faudra tout à la fois mutualiser certaines fonctions telles que la finance et l’habillement et en externaliser d’autres, qu’il s’agisse de l’alimentation ou de certaines infrastructures. Il existe aussi un potentiel de rationalisation significatif dans l’organisation du Ministère ou de nombreuses bases de défense. Partout il sera nécessaire de détecter les meilleures pratiques et de les généraliser. La mise en œuvre de la réforme des Armées exigera un immense travail de pédagogie à de nombreux échelons. Il conviendra de trouver les inducteurs de changement, les quelques 80 chefs de base de défense, les responsables de ressources humaines, les futurs commandants des soutiens. Il sera nécessaire de les former à une méthode de la conduite du changement à la fois participative, ferme et équitable qui induit l’action et les résultats.

Ainsi ramassée, la défense nationale française trouvera une place de choix dans une perspective de sécurité collective. Le monde a besoin de la défense française pour le juste équilibre des forces qui jouent dans ce domaine.

La valeur de notre défense, à laquelle la France consacre proportionnellement beaucoup moins de ressources que les principales puissances qui concourent à former le système monde, dépend de notre capacité à la réformer.

C’est la crédibilité de cette capacité de réforme qui détermine le niveau de respect qu’inspirera notre indépendance stratégique,

La réforme s’analyse comme un investissement d’avenir, non comme un repli.

 

Hervé de Carmoy



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